Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 12:11


 

François du Castel

 

               Une famille européenne

 

1760-1850

 

 

 

  Le récit qui suit ne prétend pas faire oeuvre historique. Ce qui m’a intéressé, à la lecture d’archives familiales, c’est une convergence de trois familles provenant de coins différents de l’Europe pour fonder à Paris une famille unique, aux débuts du XIXe siècle.

  L’une venait d’Espagne et d’Italie du nord, une autre arrivait de la France occitane, avec un passage en Italie du sud, une troisième issue de Hamboug passait par Amsterdam avant de gagner Paris. A Paris, elles s’allièrent avec une famille d’origine picarde et une d’origine champenoise.

  Les familles avaient traversé les événements déclenchés en Europe par la Révolution française et l’Empire napoléonien. Il m’intéressait de comprendre comment, avec leurs origines et leurs situations différentes, elles avaient vécu ces bouleversements historiques.

  Le texte ci-dessous résume un travail  plus important non publié, où l’on trouvera les références.

            
                                                                         Miniature de Christine de Pizan
                                          Miniature de Christine de Pizan
                                                                                                                                                          Godefroy Cavaignac à l'Hotel de
                Le gisant de Godefroy Cavaignac par Rude au                                                      Ville de Paris
                cimetière Montmartre                                                                               gdc à l'hôtel de ville


                Gisisnt G. Cavaignac par Rude au cimetière Monmartre
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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 12:08

                            Les ancêtres.

 

 

 

Les descendants de la Ligue hanséatique

 

 

  Dès le XIIe siècle, les marchands de l’Allemagne du nord installent des comptoirs en  Baltique et en mer du Nord pour favoriser leur commerce. En 1241, les deux villes indépendantes de Hambourg et Lübeck réunissent leurs intérêts commerciaux et leurs comptoirs de Dantzig et de Riga. Ainsi commence la Ligue hanséatique.

  L’apogée de la Hanse se situe au XIVe et XVe siècle. C’est durant ce dernier siècle que Hans Sillem se manifeste à Hambourg parmi les marchands qui ont su prendre place dans le négoce en Europe du nord. Son nom hollandais laisse suggérer que sa famille serait venue des Pays-Bas pour s’installer dans la cité florissante de Hambourg.

  Hans meurt en 1565 après avoir subi les conséquences de la crise que traverse la Hanse à la fin du XVe siècle. Christophe Colomb a débarqué aux Bahamas en 1492 et, le XVIe siècle voit se multiplier les « grandes découvertes » De nouvelles puissances maritimes s’affirment, l’Espagne et le Portugal, avant l’Angleterre qui s’oriente vers le commerce avec l’Amérique du nord.

  Hambourg, qui n’est pas équipé en vaisseaux de haut large, reste à l’écart des nouvelles découvertes.. Mais la « guerre de trente ans », qui oppose, de 1618 à 1648, le Saint Empire romain germanique aux princes protestants allemands, perturbe le commerce en mer Baltique et conduit à la ruine les villes de la Hanse.

  Les descendants de Hans Sillem ont su s’adapter à ces évolutions. A la fin du XVIIIe siècle, lorsque la Révolution française va bouleverser l’Europe, Hieronimus Sillem, le descendant direct de Hans, est un négociant réputé et un notable de Hambourg..

 

 

L'expulsion des jésuites en Espagne

 

 

  Au cours du XIIIe siècle, l'Inquisition s'est installée en Espagne, avant de se répandre dans toute la chrétienté. L'Église catholique croit trouver dans cette riposte brutale un moyen de réaliser le rêve humain de la pureté.

  Dans le royaume d'Espagne, au début du XVIe siècle, Isabelle la Catholique a repris le contrôle de la péninsule et rejeté la longue présence ottomane, qui avait enrichi l'Andalousie de sa culture raffinée. Les juifs à leur tour, et malgré leur rôle majeur dans les activités commerciales, connaissent le même sort et beaucoup se retrouvent à Salonique.

  Le règne des Bourbons, qui commence en 1700, ne met pas fin à l’intolérance espagnole et Charles III décrète l’expulsion des jésuites en 1767. Le pouvoir temporel, en Espagne comme en France, accepte de plus en plus mal la place que s'est taillée l'Ordre, grâce à l'Inquisition.

  Avec les jésuites, toute une population se trouve condamnée à l'exil. C'est le cas notamment du « jésuite laïque » Benito Mojon, qui exerce la haute fonction de « coadjuteur », c’est-à-dire d’évêque adjoint, et qui est aussi un chimiste réputé, à l’Université de Tolède.

  Dans l’Italie alors divisée entre principautés rivales, le gouvernement aristocratique qui règne à Gènes n’hésite pas à marquer son indépendance vis-à-vis du pouvoir romain en acceptant certains expulsés. Mojon est ainsi accueilli dans l’université pour conduire divers travaux en chimie pharmaceutique, il fonde en 1772, via di Fossatello, la pharmacie Mojon, qui restera célèbre jusqu’à sa disparition sous les bombardements alliés en 1943.

  Une pharmacie est alors aussi une fabrique de produits chimiques constituant ces médicaments. Le pharmacien a été admis comme citoyen de Gènes en 1784 et a retrouvé en 1788 un enseignement universitaire Ses publications en pharmacopée deviendront célèbres.

  L’émigré a épousé une italienne issue de la bourgeoisie locale, Paola Maria Camusso da Novi, en 1770. Le ménage aura quatre fils, dont le quatrième Benoit naît en 1781.

 

 

Les principautés italiennes

 

 

  Dans la péninsule italienne, à la fin du XVIIIe siècle, une aristocratie querelleuse a pris le pouvoir et la bourgeoisie commerçante a quelque mal à faire valoir ses intérêts. Il s’en suit un certain mouvement de personnes d’une principauté à l’autre .

  C’est le cas de la famille Milesi qui vit à Bergame, en Vénétie, et dont les activités se sont étendues du commerce de bestiaux et de minerai de fer au transport de biens. Mais la Vénétie est en lutte permanente avec l’empire ottoman. Aussi, dans les années 1780, les Milesi quittent-ils Bergame pour s’installer à Milan. La Lombardie est depuis 1714 sous le contrôle de l’Autriche, ce qui n’est pas défavorable aux affaires. 

  La situation des Milesi est assez florissante et le fils, Joannes-Baptiste devient trésorier du duché de Milan en 1784.

  Quelques années plus tôt, il a épousé Hélène Viscontini, descendante d’une bonne famille milanaise. Celle-ci est influencée par les idées du « siècle des lumières », appelées ici « illuminisme ». La forme italienne du jansénisme apporte aussi une réplique au conservatisme des Jésuites. Dans le pays qui a vu naître la révolution de la Renaissance, les idées modernes ne peuvent que germer lorsque le terrain est favorable.

  Ainsi Hélène est-elle beaucoup plus ouverte que son milieu traditionnel. Elle tient salon et reçoit des personnalités illuministes qu’éclairent les écrits de Voltaire ou les propos de L’encyclopédie  de Diderot, mais qui sont encore loin de pouvoir trouver une forme d’action politique.

  Le couple Milesi aura cinq filles et un fils. Bianca, la deuxième fille, naît en 1790 dans un contexte déjà transformé.

 

 

Le château de Tédérac en France occitane 

 

 

  Au XVIIe siècle, l'autorité royale sur les territoires situés au sud du Massif central est encore loin d'être assurée. Aussi une expédition militaire est-elle chargée de prendre le contrôle de la ville fortifiée de Cahors dont dépend tout le Quercy.

  Certains notables se rallient à l'autorité d'Henri IV, soit par sympathie pour les idées de la Réforme qu'il continue d'incarner malgré son ralliement au catholicisme, soit par crainte de la domination espagnole. Parmi ceux-ci se trouve M. de Cavaignac, châtelain de Tédérac,  au nord-ouest de Cahors. Ce dernier a acquis une expérience dans l'emploi des explosifs, ce qui a permis aux troupes royales de s'emparer de la capitale du Quercy

et en reconnaissance le roi l’a anobli.

  Mais cette intervention ne lui vaut pas que des amis, quand le sentiment populaire n’est guère favorable à la royauté française et quand le châtelain marque un certain intérêt pour les idées calvinistes qui soufflent des montagnes. Aussi, de Cavaignac maintient-il au château la surveillance d’un corps de garde.               

  Lorsque s'affermit l'autorité du roi Louis XIII, la conversion de Cavaignac à la Réforme est dénoncée et, en 1622, le roi dépêche un de ses gardes du corps, Pierre Bordeaux, seigneur de La Sablonnière, avec une escouade pour vérifier la féalité du châtelain.

  Lorsque le gentilhomme se présente aux portes du château, de Cavaignac refuse de remettre la place au mandataire du roi. Il est renvoyé derechef à Tédérac avec un mandat beaucoup plus impératif et une escouade renforcée d’archers. De Cavaignac est contraint de changer d'attitude et il accueille la mission avec beaucoup d'égards et force victuailles, ce qui n'est pas sans flatter le gentilhomme garde du corps royal. Celui-ci établit un rapport qui souligne la féalité au roi du châtelain et minimise l'importance de son protestantisme. Finalement, la décision royale impose seulement de réduire le système de défense du château en rasant une corne d’un saillant .

   Par la suite, la famille de Cavaignac connaît une certaine dispersion, liée à l’abondance de la descendance et peut-être à l'hostilité du voisinage, comme à l'attrait de la grande ville et des métiers de la bourgeoisie. Une des branches va quitter le château de Tédérac et abandonner la particule et on retrouve au siècle suivant un descendant direct du châtelain habitant dans la ville proche de Gourdan, et non plus à Tédérac, et exerçant la fonction de magistrat auprès du Parlement de Toulouse. Parmi les 14 enfants du magistrat, son fils Jean-Baptiste naît à Gourdan en 1762.

 

Note. L’authenticité du récit est contestable.

 

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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 11:54

 

Les banquiers

 

 

 

 

  Les villes commerçantes européennes ont connu assez tôt  une certaine émancipation politique par rapport à l’aristocratie. Dans l’Angleterre, la révolte gronde dès le XVIIe siècle. Charles Ier est exécuté en 1649 et c’est un négociant, Oliver Cromwell, qui prend le pouvoir de 1653 à 1658. En  France, c’est à la fin du XVIIIe siècle, que la Révolution éclate en 1789 et que Louis XVI est guillotiné en 1793. Le pouvoir est désormais exercé par la « bourgeoisie à talents ».

  Hambourg, ville isolée dans une Allemagne morcelée, doit se limiter au commerce en mer du Nord et en Baltique et elle se sent peu concerné par les conquêtes de la bourgeoisie nationale. « Liberté, égalité » et encore moins « fraternité » ne concernent guère les dirigeants de la cité marchande. La situation change avec les guerres du Consulat et de l’Empire napoléonien. Hambourg est occupée en 1806. Mais le blocus anglais va fermer les relations maritimes au détriment du commerce. En 1815, la chute de l’Empire permet à la cité de se déclarer à nouveau « ville libre et souveraine ».

  A ce moment, Amsterdam se trouve dans une situation meilleure que Hambourg, du fait de ses relations maritimes mondiales. Après la révolte hollandaise contre la domination espagnole, en 1609, et la séparation de l’Empire allemand, en 1648, la ville devient un grand port maritime orienté vers les nouvelles colonies. La Compagnie des Indes orientales est créée en 1602, celle des Indes occidentales en 1621. Les Hollandais fondent en 1619 Batavia, qui deviendra Jakarta, en Indonésie, et en 1629 Niew-Amsterdam, le futur New-York.

  Amsterdam est devenu une ville florissante de 200 000 habitants à la fin du XVIIIe siècle. En 1795, la ville est conquise par les armées révolutionnaires commandées par Pichegru. En 1808, Napoléon la transforme en Royaume de Hollande, confié à son frère Louis. En 1813, les difficultés de l’Empire français permettent à la Hollande de retrouver son indépendance. Amsterdam reprend pleinement une activité commerciale que la ville a su maintenir malgré le blocus anglais. 

 

 

Hambourg

 

 

  Hieronimus Sillem naît à Hambourg en 1768, du mariage de Garlib-Helwig Sillem (1728-1801) avec Louise-Maria Mathiesen (1749-1826). Le père, fils du sénateur Joachim Sillem (1691-1737), est un notable de la ville qui exerce le métier de négociant et sert en même temps de financier auprès des princes de la Baltique. La mère, fille d’un financier, rêve de fonder une banque d’affaire.      En 1780, la rencontre des deux familles conduit à fonder la banque Mathiesen & Sillem, dont Hieronimus devient vite un des animateurs. La banque est naturellement présente, en mer Baltique, mais elle intervient aussi dans les territoires d’outre-mer et devient assez rapidement une banque à base mondiale.

      Ses responsabilités bancaires conduisent Hieronimus à beaucoup voyager. Il se rend souvent à Riga en Livonie (partie de la future Lettonie), où il installe son fils Ernst Sillem (1807-1833).

      Il séjourne aussi à Saint-Petersbourg, capitale de la « sainte Russie », où il entre en affaire avec les services du tsar.. Une de ses filles, née à Saint Petersbourg en 1814, deviendra Olga Borski, rejoignant une famille russe fortunée. Une autre fille, née à Saint Petersbourg en 1813, porte le joli nom de Nadaïs da Amalia ; on la retrouvera à Paris.

  Quand il est à Hambourg, Hieronimus n’oublie pas ses responsabilités sociales. On le trouve ainsi commanditaire et praticien du club de rame, le Hamburger Ruder Club, qui s’illustre dans les joutes inter-cités.

  Lorsque les conquêtes continentales de la Révolution française conduisent au blocus de l’Europe, la banque réussit à maintenir un réseau de contacts, grâce à l’Angleterre. On trouve ainsi des lettres de Joséphine de Beauharnais, la future impératrice, contrainte de passer par la banque Mathiesen & Sillem, en 1794 et 1795, pour intervenir auprès de sa mère en Martinique!

  La période des guerres révolutionnaires est cependant peu propice aux affaires internationales, aussi la banque tente-t-elle de soutenir l’effort militaire, du côté des Alliés ou du côtéui des Français selon la conjoncture. Napoléon envoie un banquier français, Antoine Odier (1766-1853), auprès de la banque des Sillem. Les deux familles sympathisent et une fille Sillem, prénommée Wilhelmine comme sa mère, naît la même année qu’un fils Odier, prénommé James, en 1798 à Hambourg.

  Lorsque la défaite de l’Empire survient, la position de la banque n’est pourtant guère avantageuse, compte tenu de la situation de Hambourg, aussi H. Sillem se décider-t-il à émigrer.

 

 

Amsterdam

                                                

                                     

  En 1812, lorsque Hieronimus Sillem a déjà prévu la possibilité de s’expatrier aux Pays-Bas. A la suite d’une rencontre avec la banque Hope & Co., il achète une belle demeure à Amsterdam, aux bords du lac Koopman 15 où il s’installe en 1815. En cette même année du Traité de Vienne, la famille d’Orange revient au trône. Le royaume reprend possession de ses colonies, aux Antilles et en Indonésie, et Amsterdam redevient un grand port orienté vers le trafic mondial.

  La banque Hope & Co., créée en 1762 par Archibald Hope et son fils Thomas, est orientée dès l’origine vers le financement des colonies anglaises d’Amérique,. A travers les comptoirs des West Indies et des East Indies.

  Par la suite, la banque diversifie ses financements vers la Bavière, la Prusse, la Pologne, l’Espagne et la Russie. Henry Hope, qualifié de « the most eminent merchant » , dirige la banque avec son frère John, en relations étroites avec la Maison d’Orange.

  Lorsque les Pays-Bas sont occupés en 1794, la banque Hope & Co. décide de son départ pour Londres et ne laisse à Amsterdam qu’une agence.

  Un personnage joue un rôle clé à cette période, Pierre-César Labouchère, descendant de Huguenots et marié en 1802 à Dorothée Baring, héritière de la banque anglaise Baring Brothers & Co. Sous son action, les deux banques s’associent et son président John Wilhelm Hope investit dans l’industrie du diamant au Portugal et au Brésil.

 Surmontant le blocus, la banque prospère et multiplie ses interventions. On la trouve en Russie comme en Louisiane. En 1810, c’est Labouchère qui intervient dans la tentative, infructueuse, de négociations menées avec l’Angleterre par Joseph Fouché au nom de l’Empereur.

  En 1813, préparant l’Europe post-napoléonienne, la banque Hope & Co. prend contact avec la banque Mathiesen & Sillem et propose à Hieronimus Sillem de prendre un poste à Amsterdam, ce qui se réalise en 1815.

  La banque se prépare alors à répondre aux difficultés financières que traversent la France de la Restauration, comme, dans le camp des vainqueurs, la Prusse et l’Autriche. Mais elle se heurte au refus du roi Guillaume Ier de laisser les banques investir à l’extérieur, quand les besoins des Pays-Bas sont criants. Hope ne se démonte pas pour autant et c’est à partir de la France et en collaboration avec la banque Rotschild, que la banque répond aux demandes européennes. Elle devient ainsi une des « hautes banques » du XIXe siècle avec à sa tête Wladimir Borski, dont on a déjà rencontré la famille russe.

  Hieronimus Sillem a partagé toute cette aventure après 1815. Apportant le tissu de relations établies par la banque hambourgeoise, avec la Russie notamment, il continue à voyager en Europe et laisse un écrit pittoresque sur ses aventures de voyageur.

  Sa mère Louise-Maria Mathiesen, à l’approche de sa mort, a laissé en 1826 une lettre à ses enfants qui exprime, dans un style épistolaire remarquable, sa foi luthérienne et ses soucis personnels.

  Quant à la fille de Hieronimus, Wilhelmine, elle n’a pas oublié son petit camarade de jeux de Hambourg. James Odier a rejoint la banque familiale à Paris et ses affaires le conduisent à entretenir des liaisons avec la banque Hope & Co. Lorsqu’il retrouve à Amsterdam Wilhelmine, devenue une belle jeune fille hollandaise, il ne tarde pas à la demander en mariage. Ils s’épousent en 1824 et le couple s’installe à Paris. 

  La famille Odier demeure dans les beaux quartiers du 7e arrondissement. Wilhelmine y retrouve sa soeur Nadaïs da Amalia, qui a épousé Auguste Odier, le frère de James. La « tante Mina » est très attentive aux enfants de sa soeur.

  Une des filles de Wilhelmine, Louise Odier, va faire la rencontre, dans les salons du 7e arrondissement de Paris où elle fait ses premiers pas dans le monde, du futur général Eugène Cavaignac qu’elle séduit par son charme nordique. Le mariage a lieu en 1851 ; elle a 18 ans et lui a 49 ans.

 

Lettre à mes enfants de Louise-Marie Sillem

 

En 1819, L.-M. Sillem, née Mathissen, âgée de 47 ans, écrit une lettre à ses enfants en prévision de son décès, qui n’aura lieu que trente trois ans plus tard. Les extraits ci-dessous, traduits par Paulette Duthilleul et Laurence Dupin, donnent le ton de cette adresse.

 

L’âge avancé que, par la grâce de Dieu, j’ai déjà atteint, mes fréquentes maladies et le décès de mes contemporains devraient me rappeler que mon passage dans l’au-delà est proche, si je n’y avais songé depuis longtemps déjà....

Toutefois je n’ai pas encore surmonté la douleur que me cause la pensée de me séparer de vous tous, mes très chers enfants. Mon amour pour vous m’attire vers la terre alors que j’aspire à monter au ciel !....

Je vis et je m’en irai avec la joyeuse certitude que vous vous souviendrez de moi avec affection et que vous exaucerez le plus cher de mes voeux : vivre en harmonie et agir pour le bien de tous et de chacun.......

Il me reste à régler quelques points au sujet de mon héritage et je compte pour cela sur votre empressement habituel à accéder à tous mes désirs....

Je vous prie de veiller à ce que ma dépouille mortelle ne soit pas mise en terre avant la certitude de ma mort…

Je n’aimerais pas que mes biens soient vendus, mais je voudrais qu’ils soient partagés entre parents, amis et domestiques peu fortunés, après que mes enfants et petits-enfants aient pris ce qu’ils souhaiteraient.

Je voudrais que mes deux filles très aimées, Suzette et Louise, que je remercie pour leurs soins constants, leur affection, leur indulgence à l’égard de mes faiblesses, reçoivent un souvenir durable…

Je n’ai pas besoin de vous recommander les pauvres et les nécessiteux dont j’ai assuré la formation et les soins, car je sais que vous êtes charitables.(Suit une liste d’anciens serviteurs,  domestiques, cochers, jardiniers à qui elle assure leur seule retraite)…...

Puisse le Dieu qui nous a ici-bas si étroitement liés à notre destinée nous réunir pour une éternelle félicité devant son trône. Je Lui adresse cette prière et Lui demande sa bénédiction pour vous et les vôtres.

Votre mère qui vous aime éternellement.

 

Hambourg, le 12 mars 1819

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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 11:50

 

Les Carbonaras

 

 

 

A la fin du XVIIIe siècle, la péninsule italienne est écartelée entre principautés et royaumes indépendants, et l'influence du puissant Empire austro-hongrois y est dominante. L'absolutisme règne en maître.

  Après 1789, la Révolution française apporte un important renouveau à la fois dans les idées et sur le terrain. Mais à partir de 1812, les revers napoléoniens conduisent au retour des Autrichiens, scellé par le traité de Vienne en 1816. Durant cette période, une lutte politique pour l’indépendance italienne se développe, marquée par l’action des sociétés secrètes, notamment celle des Carbonaras, qui créent  une certaine agitation..

  C’est dans ce contexte agité que vont vivre et se rencontrer Bianca, la descendante des Milesi à Milan, et Benito, le descendant des Mojon à Gènes.

 

 

Le puzzle italien

 

 

  A la veille de la Révolution française, l’Italie est géographiquement morcelée et politiquement inerte. Dans tous ces Etats règne l’absolutisme des rois ou des princes. La présence des Habsbourg pèse surtout sur la Lombardie, la Toscane et Naples. Le « siècle des lumières » exerce peu d’influence sur la société italienne trop figée. Seul le mouvement de l’Illuminisme connaît une certaine audience.

En 1796-97, la guerre menée contre la France révolutionnaire par la coalition des royautés européennes conduit à l’entrée des troupes révolutionnaires dans la plaine du Pô. Les idées nouvelles de « liberté, égalité, fraternité » pénètrent en Italie. Des républiques sont créées et une certaine conscience unitaire de l’Italie commence à s’exprimer.

En 1799, le recul militaire des armées révolutionnaires devant une coalition renforcée conduit à un retour des armées autrichiennes. Mais en 1800, Bonaparte reconquiert l’Italie après la victoire de Marengo.

  La république italienne s’étend maintenant de Milan et Venise jusqu’au centre de la péninsule, puis devient Royaume d’Italie, avec E. de Beauharnais comme vice-roi. Le royaume de Naples lui fait suite au sud et le frère de l’Empereur, Joseph, en devient roi. remplacé en 1808 par Murat.. Le reste de l’Italie est annexé à la France. Les Etats de l’Eglise sont rétablis autour de Rome en 1809, après le concordat signé par l’Empereur avec le Pape Pie VII.

  La France fait surtout tourner l’économie italienne à son profit, aussi la bourgeoisie supporte-t-elle de plus en plus mal la présence française et un mouvement de révolte se traduit par le développement de sociétés secrètes, comme le mouvement Carbonara  qui naît dans le royaume de Murat et le mouvement des Adelphes au Piémont.

   A partir de 1812, l’Empire français est sur la défensive et en 1815 Waterloo scelle la défaite définitive de l’Empire et assure le retour des Bourbon sur le trône de France. Le congrès de Vienne en 1816 divise à nouveau l’Italie et assure l’influence de l’Autriche.

  Un mouvement de refus se développe, au Piémont dans les écrits de Joseph de Maistre, en Lombardie où Giuseppe Mazzini plaide pour l’éducation populaire et le mouvement des Carbonaras s’étend au nord. Des rébellions se multiplient, après 1817, dans toute la péninsule, mais elles sont écrasées.

  En 1830, les journées révolutionnaires qui chassent les Bourbon à Paris engendrent un nouvel espoir de sortir de l’absolutisme en Italie. Mazzini fonde le nouveau mouvement Jeune Italie, marqué par le romantisme, mais faisant appel au soutien populaire.. 

  Dans les années 1840, un certain essor industriel est s’accompagne de réformes allant dans un sens libéral dans plusieurs Etats. La proclamation de la République en France en 1848 incite les Etats italiens à mener une guerre d’indépendance contre l’Autriche, mais l’orgueil de l’isolement - « Italia fara da se », proclame Charles-Albert - conduit encore à l’échec.

  Un premier succès viendra du Piémont avec Victor-Emmanuel II, roi du seul régime constitutionnel. Cavour, qui milite pour l’unité italienne, y accède au pouvoir en 1851. Une nouvelle guerre avec l’Autriche est gagnée à Magenta en 1859, avec l’appui des troupes de Napoléon III. De nouvelles actions repartent d’Italie du sud, avec notamment « l’expédition des milles » de Garibaldi.. Le royaume des Deux Siciles accepte l’unité, les Etats du pape sont réduits au Latium malgré l’opposition de Pie IX  et, en 1861, Victor-Emmanuel II est proclamé roi d’Italie.

  Il faudra encore réduire l’influence de la Mafia sicilienne et de la Camora calabraise, obtenir le départ des Français revenus à Rome, gagner enfin le rattachement de la Vénétie, pour que l’unité italienne soit complète en 1871.

 

 

Le mouvement Carbonara

 

  L’action de sociétés secrètes jalonne l'histoire de la péninsule italienne, dégénérant souvent en associations criminelles. Par contre, le mouvement Carbonara mène une action politique tendant à un changement de pouvoir.

  Né en Italie du sud vers 1810, dans le royaume de Naples créé du prince Murat, l’initiative en revient sans doute au mouvement franc-maçon. Le mouvement tire son nom de révoltes s antérieures de charbonniers du bois. Il est moins antireligieux qu’antipapiste, il se prononce pour la république et s’adresse à la bourgeoisie marchande.

  C’est un mouvement secret, organisé en ventes, dont les membres masculins se désignent par bons cousins et les membres féminins par jardinières.  On y adhère après un temps de surveillance. Dans la cérémonie d’initiation, l’impétrant s’agenouille sur un drap blanc, un cierge à la main. Il accepte que « tout son être devienne la propriété de l’ordre », déclare son « amour pour la patrie » et s’engage au secret « sous peine de mort ». Mais, et ce sera sa faiblesse dans l’action, le mouvement exclut le milieu populaire jugé trop primitif..

   Les Carbonaras tentent quelques manifestations contre le roi de Naples, puis contre Ferdinand de Bourbon en Sicile, après le départ des Français. Malgré ses échecs, le mouvement s’étend plus au nord et, en 1817, une insurrection a lieu à Macerata, au sein même des Etats de l’Eglise. D’autres manifestations ont lieu en Romagne et en Vénétie..

  Cette extension du mouvement conduit à organiser un congrès qui se tient à Bologne en 1817. Le congrès centre son action sur l’indépendance de l’Italie occupée par l’Empire autrichien. Devant l’extension du mouvement, les pouvoirs publics s’organisent. Le pape condamne et suscite un mouvement opposé, les Sanfédistes,  qui poursuivront les Carbonaras jusqu’au meurtre. D’Autriche, Metternich promet d’intervenir en cas d’insurrection et charge un commissaire spécial, le juge Salvioti, d’une répression sévère qui ne cessera pas.

  Mais le mouvement prend une dimension internationale.           En 1820, en Calabre, une insurrection menée par le « général » Pepe s’étend jusqu’à Palerme et le roi Ferdinand Ier est contraint de promettre une constitution.. La révolte gagne Naples où un nouveau parlement est institué. Mais Metternich fait intervenir ses troupes et, en 1821, l’ordre ancien est rétabli et les Carbonaras sont pourchassés et condamnés lourdement.

  A Turin, le prince Charles-Albert est assez favorable aux Carbonaras. Le comte Confalonieri, qui dirige le mouvement à Milan, réalise une alliance entre Lombards et Piémontais. En 1821, une insurrection éclate et Charles-Albert est nommé régent. Mais les armées autrichiennes interviennent et le juge Salvoti multiplie les arrestations : le poète Maroncelli, la princesse Belgioioso, Confalonieri, le poëte Manzani sont condamnés, ainsi que l’écrivain Silvio Pellico qui écrira dans Mes prisons la belle histoire de son araignée apprivoisée.

  De 1822 à 1828, la répression est généralisée à toute la péninsule. François IV à Modène, Marie-Louise à Parme, Pie VII puis Léon XII à Rome, Ferdinand Ier en Sicile condamnent et font exécuter les Carbonaras. Les leaders du mouvement sont contraints à l’exil.

  Dès lors, le mouvement Carbonara vit ses derniers moments. Il ne peut plus agir que dans des attentats sans perspectives, comme ceux d’Orsini ou de Fieschi, dirigés contre le pouvoir français. Dans cette situation, Manzini, réfugié à Marseille, crée un nouveau mouvement, Giovani Italia, qui rassemblera désormais l’opposition.

  Si l’échec fut lourd le mouvement Carbonara,  a contribué à créer une fierté nationale italienne et a posé les premières pierres de l’unité de la péninsule.

 

 

Une jeunesse d’artiste.

 

Dans la famille Milesi, installée à Milan, la pression des traditions côtoie les tendances libérales. La toute jeune Bianca est, conformément aux habitudes, confiée avec sa soeur aînée à un couvent dès sa sixième année. Les deux soeurs supportent mal une éducation sévère et peu soucieuse des besoins de la jeunesse. Bianca se réfugie dans une phase de mysticisme.

  Malgré le recours à cette éducation traditionnelle, leur mère, la signora  Viscontini, est plus ouverte aux idées nouvelles que son milieu traditionnel. Le salon Viscontini, où l'on parle français, acquiert une réputation libérale qui lui attire l'amitié d'artistes et d'écrivains engagés contre l'absolutisme, mais lui vaut aussi une surveillance policière.

  En 1804, Bianca, affectée par la mort de son père, est emmenée en voyage par sa mère. En Suisse en 1808, elle rencontre le peintre Andrea Appiani qui la convainc d'une vocation d'artiste.

  Aussi, en 1810, Bianca part-elle s'installer à Rome où elle rencontre nombre d’artistes, comme le sculpteur Antonio Canova ou le peintre Petrini. Le milieu bohème que fréquente Bianca est sensible aux problèmes que traverse l'Italie. Bianca épouse le point de vue des opposants à la domination impériale, regroupés sous l’appellation des Italici.

   A Rome, elle se lie d'amitié avec Sophie Reinhardt, qui lui fait connaître l'école allemande de peinture. Elles travaillent ensemble d'arrache-pied et n'écoutent que les conseils du peintre roumain Giorgio Asaki, qui deviendra poète italien.

  En 1814, les revers napoléoniens conduisent à l'occupation de Rome par les troupes de Murat Asaki et Bianca cherche à regagner Milan. Mais la route terrestre n'est plus sûre, et Bianca opte pour une barque de pêcheurs longeant la côte, où elle fait preuve de sang-froid devant la tempète.       

Revenue à Milan, Bianca qui fête ses vingt-quatre ans s'interroge sur son art et décide d'abandonner la peinture. Elle est consciente que l'Europe est en train de vivre une grande mutation, et veut s'engager dans une action civique.

 

 

Une jardiniere

 

  Bianca commence sa vie nouvelle en se lançant dans l’écriture, influencée par sa rencontre avec Stendhal qui voyageait en Italie. En 1815, elle rédige une biographie de Sapho, qui rend hommage à la poétesse de la Grèce antique, qui fut aussi une femme d’action. La même année, elle publie une étude sur la poétesse italiennne Maria-Gaetana Agnes, qui mena au siècle précédent une vie fort active pour une femme dans un monde très masculin.

  Bianca éprouve le besoin de connaître l'Europe avant de s’engager plus avant. En 1817 et 1818, elle constate la réaction qui sévit dans l'Europe de Metternich et « l'opposition des riches et des pauvres » la heurte profondément.

  Trente ans, c'est « l'âge de la sérénité dans le devoir », dit-elle, pour justifier son adhésion aux idées libérales. Le mouvement des Carbonaras la séduit par ses thèmes du dévouement à la patrie et à la collectivité, même si ses méthodes d’action violente la surprennent quelque peu.

  Elle a s’y engage en 1821, au retour de ses voyages en Europe. Elle est initiée, devient une jardiniere  et participe à des réunions secrètes. C’est elle qui a dessiné le drapeau brandi par le bataillon étudiant Minerva, lors de la tentative d'insurrection de Massina. Bianca a l’appui du comte Federico Confalonieri. Elle reçoit beaucoup de conspirateurs, rend visite en prison à ses amis et participe à l'expatriation d'un « bon cousin » menacé.

  Mais la répression se généralise, des amis de Bianca sont arrêtés par la police et des perquisitions sont engagées. Bianca elle-même est visée et seule la position sociale des Milesi lui vaut de n'être pas arrêtée, mais sa demeure est mise sous surveillance policière.

  Bianca, inquiète, estime utile de s’éloigner et, en 1823, elle se rend à Genève, puis à Paris où ses contacts l’éclairent quelque peu sur la situation politique..

 

 

Le « petit docteur de Marengo »

 

  La deuxième génération italienne des Mojon est désormais bien installée dans la principauté ligure, qui, à la fin du XVIIIe siècle, semble plus préoccupée du commerce portuaire que des évolutions introduites par l’arrivée de l’armée révolutionnaire française en Italie du nord. Des huit enfants de Benito et Paula-Maria, seuls quatre survivront. Les trois frères Joseph, Antoine et Benito junior qu’on appellera bientôt Benoit et la soeur Rosa.

  Le père est devenu professeur de chimie à l’université de Gènes, auteur d’une pharmacopée célèbre et il tient une pharmacie réputée dans la cité ligure. A son image, les trois frères s’engagent dans des études médicales ou para-médicales. Benoit, né en 1771, poursuit des études de médecine. En 1800, alors que les Autrichiens ont repris pied en Italie, l’Armée de Bonaparte, passe les Alpes pour les attaquer et nombreux sont les étudiants italiens qui se portent volontaires pour aider les Français. Après la victoire, Bonaparte félicite Benoit et ses camarades pour leur soutien et il s’en souviendra en l’appelle familièrement « mon petit docteur de Marengo » lors d’une rencontre ultérieure.

  L’année suivante, Benoit fonde, avec d’autres étudiants, la Société médicale d’émulation. C’est là qu’il présente sa première conférence sur L’utilité de la musique dans les états de santé et de maladi,e en citant « l’effet de la Marseillaise sur les armées françaises en lutte pour la liberté ».

  En 1802, Benoit devient, à 22 ans, docteur en chirurgie. Il publie de nouvelles observations sur un cas d’épilepsie et soutient l’apparition du vaccin. Pour prolonger sa formation et sa soif de connaissances, il voyage en Europe  et  à Vienne il procéde à des recherches anatomiques.

  De retour à Gènes en 1805, Benoit trouve son pays incorporé à l’Empire français. Il est nommé professeur d’anatomie et de physiologie à la faculté de médecine. L’année suivante, il publie, à 25 ans, Les lois physiologiques, où il souligne l’originalité de « la méthode analytique et expérimentale utilisée ». Sa célébrité naissante vaut à Benoit d’être nommé médecin-chef de l’hôpital militaire de la ville et professeur d’anatomie et de physiologie à l’université..

  En 1808, la mort de son père laisse aux trois frères qui, célibataires, vivent ensemble le soin de gérer seuls la pharmacie Mojon qui est devenue une officine célèbre. Benoît en laisse surtout la responsabilité à ses frères et poursuit ses publications, notamment, en 1811, un traité sur De l’utilité de la douleur physique et morale.

  La fin de l’Empire français, suivi du Traité de Vienne en 1815, modifie la situation en Italie du nord. Le retour à l’ancien régime s’accompagne d’un absolutisme en politique et d’une scolastique dans les activités intellectuelles. Mojon est accusé de jacobinisme et d’athéisme. On lui reproche l’absence de référence à Dieu dans ses Lois physiologues, dont la diffusion est interdite. Il est banni de l’université rénovée, mais il obtient cependant une pension au titre de professeur émérite. Son frère Joseph s’en tire mieux et conserve son poste.  

  Ces événements conduisent Benoît à passer d’une attitude politique intellectuellement hostile au pouvoir à une opposition plus active.. Il fréquente les mouvements d’opposition et rencontre naturellement le mouvement Carbonara.

* En 1822, dans le salon oppositionnel du marquis J.-C. Di Negro, il fait la connaissance d'une milanaise qui avait fait jadis le portrait de celui-ci, Bianca Milesi. Jardiniere du mouvement, alors en mission à Gènes pour aider son beau-frère compromis dans les émeutes. Elle a une réputation déjà établie de femme volontaire, voire excentrique. Mais elle plaît au docteur non moins anticonformiste.

  Leur mariage a lieu en 1825. Lui a 44 ans, elle 35 ans. Le couple s'installe rue Balbi à Gènes. Bianca espère y être moins surveillée qu’en Lombardie.

  La jeune mariée est bientôt préoccupée par la naissance de son premier enfant, Enrico, pour lequel elle plaide une éducation selon la nature, à l’inverse des moeurs du temps. Mais elle est l’objet de critiques pour ses positions anti-aristocratiques et ses thèses éducatrices.

  Malgré son éviction de l’université, le docteur Mojon jouit d’une belle clientèle et ses travaux, dénigrés à Gènes, commencent à être connus ailleurs, à Paris notamment où on apprécie son approche des phénomènes par l’observation. Il s’y rend d’ailleurs pour étudier l’épidémie de choléra qui y fait son apparition en 1832. 

  La politique rejoint bientôt les Mojon. L’amie jardinière de Bianca, la princesse Belgioioso, se réfugie à Gènes et les Mojon l'y accueillent avec ses compagnons, notamment Giuseppe Mazzini. Avec les échecs des actions engagées et la répression, celui-ci ne cache pas qu’il considère comme achevé le temps des Carbonaras et que lui paraît venu le moment de créer un nouveau mouvement, plus orienté vers les masses populaires et la jeunesse et qu’il appelle déjà Giovani Italia.  Les Mojon rencontrent aussi le jeune Cavour que Bianca juge déjà comme « une étoffe fine, superfine, avec une grande maturité d'esprit »..

  Mais un espion s'est glissé à l'une de leurs réunions et Christina di Belgioioso est arrêtée, pendant que Mazzini s'enfuit à Marseille. Lors du procès de la Belgioioso, le nom de Bianca est cité et le couple Mojon est mis sous surveillance. La vie devient dangereuse pour les jeunes parents qui rêvent de pays libre. Benoît aime Paris et la France de Louis-Philippe leur paraît favorable. La pharmacie Mojon est confiée définitivement à Joseph, alors que Antoine a pris une autre officine, et, pour Benoît et sa femme, la décision est prise d'un départ définitif. En 1824, les Mojon arrivent à Paris.

 

 

La vie parisienne

 

  Benoît a trouvé un engagement comme médecin particulier de madame de Feuchères et les Mojon s’installent dans son château à Saint-Leu. Mais celle-ci est une intrigante, impliquée dans la mort du prince de Bourbon-Condé.

  Aussi la famille quitte-t-elle cette position confortable pour s’installer à Paris, rue des Petits Hôtels. Benoit connaît assez bien la France, où il a fait ses études en 1806 et qu’il a souvent visitée. Sa réputation y est grande et il retrouve bientôt une chaire, où il peut reprendre ses études de physiologie.

  Il se met à publier intensément. Paraissent, en 1833 un Mémoire sur la structure et l’action des vaisseaux lymphatiques, de 1834 à 1841 plusieurs études sur des sujets variés, avec une grande part de résultats d’observations, en 1841 un essai sur la thérapeutique du docteur Giacomino et en 1843 la biographie de Jean de Vigo, médecin du XVe siècle, et de E. Licato, médecin du XVIe, dans un Eloge des Ligures célèbres. Ces écrits lui valent d’être élu président de la Société médicale de Paris, avant d’être nommé membre correspondant de l'Académie de médecine. Les Mojon ont obtenu la nationalité française en 1838.

  Bianca, qui a eu la douleur de perdre son fils aîné, donne naissance à deux autres garçons, Enrico en 1826 et Benedetto en 1827. Conformément à ses écrits, elle souhaite se préoccuper davantage de leur éducation. Leur père de son côté s’y implique et leur fait apprendre un métier manuel, celui de menuisier, en plus de leurs études classiques.

  Sous l’influence de la mort de son enfant et de celle de sa mère, Bianca connaît, à cette époque, une crise religieuse.. Elle hésite entre le catholicisme, que son expérience de la conduite papale dans les Etats pontificaux ne favorise guère, et le protestantisme, où l'absence d'intercessions devant Dieu l'inquiète. L'influence de Sismondi la fait opter pour le calvinisme. Dans un long épître, Observations historiques adressées à un enfant du XIXe siècle, elle fait le point des connaissances sur l'évolution du monde et celle de l'être humain, avant d'expliciter son choix religieux . Très tolérant, son mari n’élève aucune objection.

  Pour autant, les Mojon ne se désintéressent pas de la situation italienne. Dans leur salon, le vendredi voit défiler toute l’émigration italienne et des sympatisants, comme Geoffroy Saint Hilaire, lady Byron, lady Morgan, etc. Bianca marque bien, dans son journal, toute son attention à l’évolution de la situation dans la péninsule.. 

  Elle rencontre la branche française des Carbonaras, qui s'est constituée vers 1820, et elle apporte son aide au journal L'Italiano. Avec son mari, elle appuie le mouvement Giovani Italia qui a pris de l'ampleur.

  La révolution française de 1830 redonne un certain espoir aux derniers Carbonaras, qui obtiennent le soutien de Laffitte, de Chateaubriant, de La Fayette, de Constant ou de Lamarque. Mais l'Autriche veille toujours au maintien de l'ordre en Italie. Bianca prend le deuil après la défaite de Novare. Elle pleure lorsque les dernières tentatives de soulèvement sont toutes réprimées. Elle proteste lorsque la France apporte son soutien au pape Grégoire XVI contre l’insurrection. En 1837 encore, elle s'indigne du refoulement en France de son ex-ami Confalonieri enfin libéré. Mais, malgré les efforts de Mazzini et de Jeune Italie, il faut attendre l'essor industriel des années 1840 pour que soient enfin accordées des réformes constitutionnelles.

  Dans son journal, Bianca  se prononce pour le suffrage universel. Ses écrits prennent parfois une teinte plus féministe, lorsqu’en 1847, elle plaide pour « l'émancipation des femmes qui sont égales aux hommes, mais différentes », particulièrement dans leurs responsabilités familiales.

  Bianca apprécie les femmes françaises qu'elle trouve plus actives que les madonas  italiennes. De nouveaux amis et amies italiens et français fréquentent son salon. On y côtoie des femmes des deux pays, des immigrés toujours actifs, des artistes et, de plus en plus, des spécialistes de l'éducation : Alfred de Musset, Victor Cousin, Georges Sand, Emile Souvestre, Nicolo Tommasco, Sismonde Sismondi, Giorgio Asaki, Federico Confalonieri, etc. 

Avec l'avancée en âge de ses enfants, et sans doute sous l'influence de Sismondi, Bianca concrétise ses vues sur les problèmes d'éducation. Elle publie des ouvrages sur l'enfance ou traduit des écrits en français. Elle pousse au développement de jardins d'enfants, apporte son soutien à des oeuvres de charité et veut porter l'éducation jusque dans les salles d'asile.

  Les enfants Mojon sont devenus des jeunes gens et, en 1847, Benenedetto, qu’on appelle plutôt Benoit, est reçu à l'Ecole polytechnique, alors que Henri s'oriente vers une carrière agricole. Avec le soutien de leur mère, les deux frères sont actifs lors des événements de février 1848 et on les trouve dans la garde nationale lors des journées de juin. Pendant ces journées révolutionnaires, Bianca demeure à Paris et sa maison reste « ouverte à tous les opprimés ».

  Son intérêt pour les affaires italiennes lui fait vivre intensément la révolution milanaise d'avril 1848. Un peu plus tard, elle ressent comme un déchirement l'intervention militaire de la France contre la révolution qui vient de proclamer la République romaine. Elle sait qu’à Gènes, le frère de Benoît, Antoine, et surtout son fils ami de Garibaldi, prennent part au Risorgimento.

  L'année suivante, un bateau venu d'Extrême-Orient apporte le choléra à Marseille et la troisième épidémie du siècle se répand rapidement sur la France. Pendant que son mari tente d'exercer son art contre la maladie, Bianca se sent fiévreuse et doit s'aliter. Son fils à son tour est atteint. Benoît diagnostique une guérison pour son fils, mais non pour sa femme. Il leur apporte tous ses soins, mais il est à son tour frappé et les deux époux s'éteignent le même jour de juin 1849.

  Au cimetière de Montmartre, l'éloge du couple Mojon est prononcé par le pasteur Coquerel, devant une foule considérable de leurs amis français et italiens. Le professeur D. Bocquet écrit de Benoit : « Esprit fier, élégant et distingué, oeuvres empreintes de philosophie douce et curieuse qui donnait du charme à sa conversation ». 

  Les Mojon n'auront pas vu monter en Italie les nouvelles luttes qui fortifient l'espoir d'une réunification de la péninsule, à laquelle ils avaient tant rêvé et, pour Bianca surtout, tant contribué..

 

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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 11:43
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