L'héritier

Publié le par françois du castel



L’héritier

dans le court  vingtième siècle (1920-1990)

 

                                             Récit

 

 

  L’historien Erich Hobsbawm a traité le dernier siècle de « court vingtième siècle », en considérant que, avant la guerre de 1914-18, on vivait comme au XIXème siècle et que, après 1990 ,la fin de la « guerre froide » et l’économie devenue financière et mondiale ont entraîné un changement de société. L’auteur de ce récit se rallie à ce point de vue, en ajoutant que ce court siècle lui semble avoir été dominé par l’opposition entre les régimes capitalistes et communistes

 

 

 I

 

 

    Le trafic marchandise abandonne la Hanse de la Baltique pour l’Atlantique et le banquier quitte Hambourg pour Amsterdam, puis pour Paris. L’expulsion des Jésuites d’Espagne concerne aussi leurs collaborateurs civils et ceux-ci s’installent à Gènes, où un mariage a lieu avec une Carbonara luttant contre l’occupation autrichienne et pour l’indépendance de l’Italie, mais la répression oblige le couple à fuir à Paris. L’avocat occitan est élu à la Constituante où il vote la mort du Roi, puis il suit Napoléon, avant de devoir émigrer sous la Restauration. Son fils journaliste lutte pour la République et écrit pour un socialisme utopique. Son autre fils participe à la conquête de l’Algérie, puis il revient mâter la révolte des Parisiens. Le sculpteur troyen, après avoir lutté pour s’imposer, connaît son heure de gloire. Les notaires picards ont une descendance parisienne dans les affaires médicales et industrielles. Toutes ces branches européennes réunies à Paris ont des descendants qui s’illustrent durant la grande Guerre. C’est de la fusion de ces branches que va naître X..

 

  X. naît quand s’achève la « grande guerre ». Durant même ce grand massacre européen, la révolte populaire s’est exprimée, s’appuyant sur les idéaux socialistes nés au XIXème siècle. Elle fut fortement réprimée sur le front occidental en 1917 et à Berlin en 1918 où Rosa Luxembourg fur assassinée avec le soutien des alliés vainqueurs. En 1917-18, la révolte triomphe en Russie et se transforme en révolution socialiste sous la direction de Wladimir Lénine. Ainsi, entre le socialisme démocratique de Luxembourg et le socialisme autocratique de Lénine, c’est le communisme autoritaire qui va porter pour un temps les espoirs populaires. Mais, né dans un milieu nationaliste et conservateur, il faudra du temps avant que le jeune X.  perçoive clairement ces enjeux.

 

  Il faut traverser la passerelle sur la Seine pour accéder au jardin. des Tuileries. X. tient ferme la poussette à quatre grandes roues, à laquelle sont aussi arrimés ses frères et sœurs, sous la garde de la nounou italienne. Le fleuve, il l’aime bien. Il se souvient de la traversée de Noël à la nage et,  plus tard, il participera à un relais à la nage de pont à pont. L’eau est si propre que c’est un plaisir de s’y baigner.

 

  Au coin des Italiennes du jardin, auprès de la statue d’Hercule terrassant le serpent, X. rencontrer ses copains et sa copine avec laquelle il aime bien jouer et

même se faire des bisous derrière les marronniers. Mais il est encore plus drôle de jouer sous les arbres. Son frère aîné est là et, quand les grands deviennent embêtants, il fait appel à lui qui connaît les mots qui font peur : « Fais gaffe ! » lance-t-il et les méchants s’en vont.

 

  Le dimanche, c’est avec ses parents que X. va au jardin, après la messe, où il trouve le temps bien long. Il est vêtu d’un costume marin avec un grand col et une braguette à bascule qu’il trouve bien gênante pour jouer. On en est réduit à regarder les voiliers sur le bassin, qui refusent de se rapprocher du bord, là où on les attend !

 

  Là où X. se sent bien, c’est dans les grands jeux du dimanche dans les bois proches. On peut se bagarrer carrément et se poursuivre dans les ronciers Dommage qu’il faille rentrer tôt pour tenir le dais à la procession qui fait le tour de l’église. Il aimerait bien raconter ses exploits de jeux en revenant à la maison, mais il ne trouve guère d’oreille complaisante. On l’envoie au bain, où les genoux griffés piquent au contact de l’eau.

 

  A la maison pourtant, X. sait qu’on l’aime bien. Il aime se frotter contre la veste en plumes d’autruches que porte sa maman, allongée sur le divan depuis la naissance de sa petite sœur. Mais de là à pouvoir parler de ses états d’âme ! Il sait aussi qu’il y des règles à respecter. Etre à l’heure aux repas, bien se tenir à table, savoir dire ‘merci qui’, dire bonjour et être gentil avec la cuisinière. Mais là ce n’est pas un problème parce que celle-ci est accueillante et qu’on peut même lui dire des choses qu’on n’ose pas dire à sa maman.

Du côté de son papa, c’est plus difficile. Il travaille et rentre tard le soir en faisant claquer son journal sur ses mains. Mais il ne s’intéresse qu’aux travaux de l’école ! Pourtant, lui, il rêve d’être assez grand pour accompagner son père à la chasse, comme il l’a fait une fois le jour de l’ouverture. C’est vrai que c’est fatiguant, mais quel plaisir de voir s’envoler les perdreaux ou courir un lièvre. A lui ensuite d’aller ramasser et de mettre l’animal dans son carnier, même si celui-ci pèse bien lourd avec le temp

 

  X. sait bien qu’il y des règles familiales, même si on ne les comprend pas toujours. Par exemple, pourquoi y a-t-il un comportement différent entre garçons et filles ? Les garçons, ils n’ont pas à s’occuper des affaires de la table, ni de celles de la vie quotidienne, ce sont des affaires de femmes ! En allant chez des copains, il se rend compte qu’il y a des attitudes qui dépendent du milieu auquel on appartient. Chez un ami dont la famille est visiblement plus simple que la sienne, il remarque que les gens se détournent pour se moucher, alors qu’on ne le fait pas chez lui, ou bien qu’ils mettent leurs couverts sur le bord de l’assiette, ce qu’il ne faut pas faire à la maison. Y a-t-il plusieurs mondes qui vivent ainsi côte à côte, sans être tout à fait semblables ?

 

  Pourtant ces gens-là n’appartiennent pas au monde des pauvres qu’il a connu quand, avec sa troupe scoute, ils sont allés porter un cadeau de Noël à des vielles gens qui vivent dans une maison sans ascenseur qu’on appelle HLM. Il était même un peu gên.. C’est comme quand sa troupe a croisé des garçons de leur âge, qui portaient au cou un foulard rouge et chantaient des chansons qui lui étaient étrangères. Pourquoi s’être moqués d’eux au lieu d’avoir proposé de jouer ensemble ?

 

  Il aime bien pourtant sa famille quand elle manifeste une certaine fierté devant la vie. Il faut se tenir droit, ne pas faire état de ses problèmes, se comporter comme un gentilhomme, être fier de ses aïeux. Il comprend cette attitude rigoureuse, maispourquoi en faire une différence. Il entend parfois des propos qui le choquent, quand on dit par exemple : ‘celui-la n’est-il pas protestant ?’  ou  : ‘celui-ci est bien juif, non ?’. Il entend dire aussi, à propos d’une guerre qui se déroule quelque part en Asie : ‘mais cela n’a pas d’importance, ce sont des jaunes !’. Il sent lacontradiction entre ce qu’il constate et ce qu’on lui raconte au catéchisme sur les hommes tous semblables.

 

  Il n’aime pas beaucoup le catéchisme, où il faut faire des compos comme à l’école, la seule différence étant qu’on reçoit un cachet au lieu d’une note. Il a souvent des cachets d’or parce que c’est facile. Pour le reste, on ne lui parle que de morale et surtout de morale sexuelle, où il comprend que tout est pêché, ce qui lui semble exagéré quand il ne voit pas de mal à faire des bisous à ses copines ! se doute bien qu’il y a des choses qu’il ne sait pas, comme le pourquoi de ces taches le matin dans son lit, après des rêves étranges, mais personne ne lui parle de tout çà. Il aimerait poser quelques questions, mais on n’en parle jamais ni à la maison, ni à l’école, ni à la troupe, ni au caté.

 

  L’été, les enfats vont chez la grand-mère qui habite une belle demeure dans un pays de bocage, où il y a des champs et des bois et une belle rivière, tous faits pour jouer. Il aime bien ce pays où il n’y a pas de barrières autour des maisons et où l’on peut se promener partout. Les routes sont encore en terre et le cantonnier bouche les trous. Pour aller au village, distant de deux kilomètres, la grand-mère fait atteler la voiture à cheval et il aime bien y monter le dimanche pour aller à la messe. La maison s’éclaire au pétrole et les lampes font de drôles de halos autour des gens. Pour monter se coucher, il prend une petite lampe pigeon, qui laisse derrière lui des grandes ombres qui bougent et lui font un peu peur. Il y a pourtant de l’eau courante à la maison, parce que le cheval tourne de temps en temps autour de la pompe qui alimente la réserve sur le toit.

 

  Chez sa grand-mère aussi, il y a des règles. Par exemple, quand on est petit, on mange à l’office et il est très fier le jour où on l’autorise à manger dans la salle à manger. Mais il s’aperçoit vite que les règles sont beaucoup plus strictes à la grande salle qu’à l’office.. Il y a même des règles en dehors des repas. Ainsi, il faut quitter la baignade alors qu’on n’a pas fini le jeu, jamais achevé il est vrai, pour rentrer à l’heure. Mais ce qui compense toutes ces contraintes, c’est que X. trouve la grand-mère très gentille et bien agréable de parler avec elle de choses et d’autres.

 

  Il y a beaucoup de livres chez sa grand-mère et il aime bien passer des heures à lire pendant les vacances. Tout jeune, il a découvert les bandes dessinées avec Zig et Puce et leur pingouin Alfred ou avec Buster Brown qu’il s’étonnait de voir si souvent ramasser de la neige. Plus tard, les oeuvres qui l’ont marqué sont celles de Corneille, Le Cid surtout, de Victor Hugo, Les misérables en tête et sa poésie, d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, de Roger Martin du Gard, Les Thibault, et aussi de l’auteur des Arsène Lupin dont il ne se souvient jamais du nom. Pourtant il y a des livres qu’il ne trouve pas chez sa grand-mère, les Zola par exemple, parce qu’on a été anti-dreyfusard dans la famille. Il y a aussi des livres dont des pages ont été collées par une main inconnue, mais il arrive à en lire assez pour comprendre qu’il s’agit toujours de scènes d’amour qu’on a voulu éviter aux jeunes filles. Toujours la même obsession !

 

  Quand on l’envoie chercher le lait à la ferme, il trouve les paysans pauvres de ce pays de bocage, qui vivent dans des maisons où le sol est parfois en terre battue et où les enfants sont sales, parce que le fumier des vaches envahit toujours un peu la ocour où ils jouent. Il trouve cette différence exagérée entre les gens. Il compare cette campagne bien belle, mais bien pauvre, aux  pays de plaine, où il est allé avec sa troupe au milieu des céréales. Par contre, ces pays lui paraissent manquer de bois pour jouer, ils n’ont que des forêts souvent privées et qui lui paraissent bien grandes et pleines d’inconnues. Il y est allé pourtant une fois avec son père, pour suivre une chasse à courre. Le spectacle des chiens et des chevaux, les sons des trompes, cette atmosphère de la vénerie lui ont plu. Il a même aperçu un cerf courant devant les chiens.

 

  X. retourne toujours avec plaisir chez sa grand-mère, surtout pour les jeux de rivière. Il y retrouve une copine avec qui il a appris à prendre des poissons à la main, dans le courant ou près des berges. Il faut mettre sa main doucement sous les herbes ou dans le trou de la berge, jusqu’à sentir le contact froid et glissant du poisson. Il faut alors remonter tout doucement le long de son corps jusqu’à sentir la tête et alors seulement serrer : le poisson est pris !

 

  Chez sa grand-mère il a l’occasion de découvrir la nature. Un jour, au bord d’un champ, il aperçoit une perdrix entourée de ses nombreux petits. La mère, loin de fuir à son approche, écarte les ailes en poussant des cris, pour l’effrayer X. admire ce dévouement d’une mère ! Une autre fois, près de la rivière, il voit une couleuvre qui commence à avaler la tête d’une grenouille. C’est alors qu’il décide d’intervenir en saisissant les pattes arrière du batracien. A-t-il bien fait de s’opposer aux lois de la nature, se demande-t-il ?

 

  X. a grandi, mais il vit toujours hors des contingences du monde réel. Parfois, il pressant l’existence d’un environnement. Il tombe sur un défilé et il le regarde passer. Les gens crient, mais ils n’ont pas l’air méchant. Ils portent des banderoles qui demandent des choses qui lui paraissent raisonnables. Un soir il trouve le boulevard barré par un cordon de policiers, avec leurs pèlerines bien enroulées. Au-delà du fleuve, il entend des cris et des bruits de foule. Que se passe-t-il ? Il a entendu, au lycée, des garçons plus âgés parler entre eux, avec des mots nouveaux, comme socialistes, communistes, front populaire, prolétariat. Il a vu sur les murs la caricature d’un long râteau surmonté de deux rondelles : le chef du gouvernement lui a-t-on dit ! Il a vu aussi des signes qui font peur aux gens et qu’on appelle des croix gammées. Mais il sent qu’il n’a pas encore les moyens de s’engager.

 

  Et puis les événements s’accélèrent. Une fois, en vacances dans les Pyrénées, il voit arriver des bandes de gens tristes à la mine fatiguée qui se traînent, en parlant espagnol. Il paraît qu’il y a une guerre de l’autre côté des montagnes et il entend dire que ce sont des communistes !. Pourquoi traite-t-on les gens aussi mal ? Peu après, il entend parler de bruits de guerre plus directe. Est-ce que ce sera comme en 1914, dans cette guerre dont il a vu les images dans L’illustration et dont il a perçu à la fois l’héroïsme et les dégâts. Le souvenir de ses oncles disparus dans cette guerre est toujours présent. De quel côté penchera la balance cette fois-ci, vers l’héroïsme ou vers les dégâts ? Mais la guerre s’éloigne, la vie reprend. Pour combien de temps ? Il entend que l’accord signé est déjà contesté.

 

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